samedi 2 mai 2009

De la réalité au réel en physique

par Pierre Escaffre
« Il n’y a donc pas de constantes dont les valeurs numériques puissent être modifiées sans que la théorie ne soit détruite. »
      Albert Einstein in Autobiographie scientifique — (1949)
Bien souvent cette phrase a donné à penser, afin d’élaborer de façon rigoureuse puis de pérenniser toute idée susceptible de faire progresser notre compréhension de la réalité, qu’il était nécessaire d’écarter des constantes sujettes à caution. Dans quelques cas parfois et dans une visée plus utilitariste, on cherchait à trouver « la théorie ultime » qui nous aurait alors permis de calculer, pourquoi pas de déduire leur valeur numérique à partir d’hypothèses conçues au préalable, impliquant forcément, sans oser l’avouer car c’est paradoxal, de disposer d’abord d’une forte intuition, l’approche rationnelle n’intervenant qu’ensuite.

Or, l’histoire des sciences depuis le XVIIème confirme simplement qu’il n’y a pas d’avancées qui n’aient été liées à la manière dont on a considéré ces fameuses constantes. De la gravitation aux Relativités, des principes qui fondent la thermodynamique jusqu’aux derniers modèles quantiques actuels, on a toujours chargé « les résultats acquis » du rôle primordial dans l’édification des conventions nouvelles. Mais c’est là qu’apparaît indubitablement la source du problème ! Par quel bout qu’on la prenne, une telle méthode est contre-productive, car immédiatement après l’observation, on est déjà placé dans l’interprétatif, donc on s’appuie de fait sur le raisonnement précédant le constat, au sens propre du mot, sur un présupposé.

Ces termes invariables à travers les époques, qualitativement, se doivent d’être lourds de signification au delà du hasard. Et en tant que symboles révélant des rapports entre grandeurs concrètes qui sont soit des limites soit des proportions fixes voire des équilibres réglés par la nature, ces diverses constantes gardent un caractère vraiment inestimable qu’il faut impérativement vouloir privilégier pour comprendre le reste, c’est-à-dire le cadre dans lequel évoluent les forces étudiées et leurs interactions, quitte à abandonner par voie de conséquence – si le réel l’exige – nos vieilles vérités devenues obsolètes sur l’espace et le temps.

Mais à la différence des possibilités de représentations libres de préjugé qu’elles peuvent permettre, leur valeur numérique ne découle que des postulats antérieurs, et elles ne possèdent quantitativement de sens satisfaisant que dans leur relation à l’ancienne logique. Elles offrent ainsi au moment de passer à l’étape suivante, quand un autre système est enfin installé, l’outil indispensable s’agissant des calculs pour bâtir un ensemble cohérent d’unités. En procédant par ordre, il faut en premier lieu « décoder » ces symboles pour mettre en évidence une réalité qui ne relève plus d’un quelconque arbitraire, et ce n’est qu’une fois ce travail accompli qu’il est envisageable de se servir des nombres et de les convertir pour se constituer sur des bases solides l’appareil fonctionnel qui autorisera les développements progressifs ultérieurs.

Choisir de mettre en œuvre une telle démarche ouvrirait en physique l’immense perspective de solutions inouïes d’une naïveté encore insoupçonnée. On démarre aujourd’hui avec une « croyance » adossée sur le temps et la topologie, trois dimensions plus une pour un observateur, on ajoute à cela les potentialités de différentiation induisant à leur tour mathématiquement les grandeurs de vitesse et d’accélération, et le meilleur bilan que l’on ait obtenu, c’est de se voir conduits à « renormaliser » toutes les équations, sans entrapercevoir malgré des symétries de plus en plus profondes l’esquisse du début d’une unification.

Au lieu de s’attaquer au monde tel qu’il est, la recherche se cogne sur un mur idéel, oubliant au passage la leçon essentielle, l’unique « certitude » qu’infèrent les constantes est leur propre existence. L’option à valider prioritairement est d’établir d’urgence une autre architecture qui repose sur elles.
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