mardi 17 juillet 2012

La peur enfouie du physicien

par Les Terres Bleues
« L’idée-même de théorie fondamentale ultime prête à discussion. »
      Steven Weinberg
L’article d’aujourd’hui prétend ouvertement poser la conclusion du débat que pourrait susciter l’hypothèse de construire d’abord LA théorie ultime avant de parvenir à la mettre en pratique. Car, très logiquement tant que l’on reconduit le vieux schéma classique d’une dualité entre un monde réel décrit par la physique et un conceptuel confié aux philosophes, entre l’observation d’une chose extérieure toujours indépendante des modélisations qu’en fait l’observateur et la conscience d’être dans un espace-temps qui nous serait fourni, selon nos convictions, par Dieu ou la Nature, on s’interdit de voir ce que l’on met en œuvre dans chaque processus.

Mais en se demandant avec honnêteté quel est le mouvement accompli en premier, d’un point du vue concret comme psychologique, il reste à reconnaître qu’il s’agit clairement de l’action consistant à mettre en relation entité étudiée et représentation. Nous avons d’un côté un objet présumé, à savoir qui n’est pas encore mesuré – existe-t-il vraiment ? – quand de l’autre côté nous en établissons les probabilités. Photon polarisé, paire de particules supposées intriquées, agrégat de gaz rare ou étoile à neutrons, entière certitude, l’expérience débute par la définition forcément subjective d’une « portion » de l’Univers, d'un « fragment » détaché de la totalité.

Ainsi, pour des raisons purement pragmatiques qui s’entendent dans un souci de prédiction, le physicien quantique détermine à sa guise, façon Grand Architecte, ce qu’il compte observer et déclarer valable dès que le résultat s’avèrera conforme à sa loi statistique. Puis, allant au-delà de cet acte de foi, alléguant le hasard pour masquer son pouvoir, il pousse l’avantage, brisure "spontanée" (!) de symétrie aidant, jusqu’à attribuer à sa propre invention des caractéristiques prétendues "intrinsèques" (!) à l’instar de la masse, du spin ou de la charge … la liste n’est pas close. On parlera parfois plus poétiquement de la saveur des quarks, voire de leur couleur.

Quant aux quelques naïfs qui s’interrogeront sur cette axiomatique, ils s’entendront répondre autoritairement : « Shut up and calculate ! (1) » ou d’un ton plus affable mais en se contentant d’un écran de fumée dissuasif : « Le réel n’est plus, il fonctionne. (2) ». Parce que si l’on optait après tant d’errements pour une description en termes de fonction, il faudrait en effet aussitôt indiquer l’ensemble de départ et celui d’arrivée. À moins d’envisager de fusionner d’un coup l’instant du postulat et l’approche empirique, nous sommes condamnés à faire du surplace. On ne peut aboutir à une solution que si l’on se décide à cesser de tricher, l’unique issue possible étant d’enregistrer notre capacité de discrimination comme fondamentale et unificatrice.

[(1) « Tais-toi et calcule ! » — Injonction attribuée à Richard Feynman, prix Nobel 1965 pour ses travaux sur l’électrodynamique quantique relativiste.
(2) Dans quels mondes vivons-nous ? Aurélien Barrau, Jean-Luc Nancy, éditions Galilée 2011]


Answer to Life, Universe and Everything
Quarante-deux serait – selon Douglas Adams – la réponse correcte à la grande question.


Cette aptitude-là, celle à différencier une chose d’une autre ou d’un milieu ambiant, qualifiée d’arbitraire lorsqu’elle se réfère à un observateur isolant un système de manière concrète dans un laboratoire par une opération dite macroscopique ou par simulation sur un ordinateur, et en cosmologie grâce à des télescopes plus quelques satellites, appelée libre-arbitre s’agissant de penser des entités abstraites, d’échanger des idées, de dire ou de nommer ce qui est virtuel, les savoirs, les croyances, les langages et les nombres, plus généralement, tout UN imaginaire, est donc en fin de compte la seule vérité : l’acte auto-créateur par lequel nous prenons conscience d’édifier notre propre expérience. Oui, nous pouvons le faire parce que nous le faisons !

Saisir mentalement un élément quelconque d’un tout illimité, et le symboliser en lui donnant un nom. Il n’y a rien de plus simple ! Ce genre d’entreprise ne nécessite aucun effort de notre part. L’énergie consommée pour cette production est égale à zéro. C’est un dîner gratuit (3), la condition étant juste de s’attabler pour s’inviter soi-même. Pas de prix à payer, de sorte que la peur de manquer de ressources n’a plus de raison d’être, l’absolu est offert, chacun demeurant libre de faire ou non le choix du nouveau paradigme : l’épistémologie qui unirait les sciences et les philosophies, l’expérimentation constamment mise à jour qui se substituerait à l’élabo­ration de discours préalables vérifiés par la suite, le vide étant compris comme la résultante de quantités égales mais de signe opposé. Vivre ! Pas davantage, et c’en est terminé de la dualité.

[(3) D’après free lunch, expression popularisée par Ilya Prigogine, prix Nobel de chimie 1977]

Objection prévisible insérée pour la forme mais en forçant le trait dans un but d’équilibre

Non, malheureusement, ce n’est pas raisonnable. Si c’était si facile, ça se saurait déjà ! Il nous faut rechercher des règles et des lois pour les utiliser avec application, car ne pas respecter la méthode éprouvée par au moins quatre siècles de progrès continus en de nombreux domaines ne pourrait que mener à la désolation ou au chaos total. Nous avons découvert des constantes exactes et établi des normes. Des causes aux conséquences, c’est un fait entendu, un principe intangible solidement acquis qu’un ordre naturel, quel qu’il fût par ailleurs, précède l’entropie posée comme fonction croissant avec le temps. Sans apport extérieur, il est bien évident qu’un système physique verrait se dégrader inéluctablement son état initial.

Renoncer au contraire à suivre cette voie dûment banalisée, afin d’autoriser conceptuellement de n’engendrer que ce que l’on veut ressentir, c’est prendre ses désirs pour des réalités. C’est ouvrir grand la porte au règne des chimères et autres fantaisies autant indémontrables qu’elles sont ardemment approuvées par des gens qui ne se laissent pas vaincre par la logique, par des illuminés, par des incompétents et des irresponsables, à savoir des humains qui sont incontrô­lables. Être capable de ne générer que ce que l’on pourrait souhaiter avoir à mesurer ? L’idée est ridicule et même indéfendable parce qu’à créer le monde, soit dit sans ironie, pourquoi ne pas avoir préféré le meilleur ? Or, objectivement le nôtre a plutôt l’air d’une vallée de larmes.

Mais le monde idéal, c’est à chacun le sien, pas de "notre" qui tienne. Terminée l’illusion d’un cadre général identique pour tous ! La matérialité n’est qu’une construction au même titre que n’importe quel modèle dont les sciences se servent, y compris la physique. En estimant serré, on peut évaluer qu’à cet instant précis, il y a factorielle sept milliards d’univers superposés sur Terre. Cette situation vécue dans un présent de toute éternité nous impose d’urgence de forger le projet d’un espace adapté où pouvoir les caser. Un fibré vectoriel conviendrait tout à fait, il suffit pour cela d’investir un repère décidé en commun. Choisissons-le au mieux !

La théorie ultime est une façon d’être, et le relationnel fait le monde unifié.
Nous nous habituerons, vous vous habituerez.

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