jeudi 2 février 2012

La relationnalité à l’œuvre

par Les Terres Bleues
« La pensée est une action, elle consiste en une relation. »
      Charles Sanders Pierce
Convergence pragmatique

Le pragmatisme ici est à considérer en son sens étymologique et philosophique, pas dans son acception courante d’attitude utilitariste s’accommodant de tout principe avec opportunisme.

L’aptitude à délimiter un sous-système quantique de l’Univers considéré dans son ensemble est la première des prérogatives de l’observateur-expérimentateur. C’est même à travers cette capacité à "isoler un sous-ensemble de l’ensemble" qu’il s’affirme en tant que tel.
En effet, une fois que cet acte a été accompli, tout le reste de l’expérimentation y compris le maniement du formalisme mathématique et, bien entendu, la mesure elle-même ne sert plus qu’à vérifier la pertinence ou non du découpage initial arbitrairement effectué. Il ne s’agit pas là d’expliquer le tout par la partie. Il est juste question de retenir l’idée que c’est l’observateur qui délimite arbitrairement le système qui lui paraît approprié pour réaliser son expérience.

D’aucuns diraient "for all practical purposes", d’autres au contraire préfèreraient parler de choisir leurs a priori théoriques. Que le cadre général soit réaliste ou non, cela importe peu, ce qui compte avant tout, c’est ce qui le précède, c’est à dire le choix effectué en conscience par l’observateur de tailler dans le vif plutôt que de rester passif. L’action n’a pas à se prouver, il suffit de la faire. Et quand elle est faite, alors pour le coup, ça devient vraiment un fait.

L’intersubjectivité, est actuellement le terme utilisé pour dire la relationnalité. Mais il n’y a pas à décrire aux humains ce qu’ils font déjà. Il n’y a qu’à le réaliser. L’illusion du monde tel qu’il s’offrirait à notre commune observation est vouée à disparaître. Les acteurs d’opéra ont signé la fin de cette aberration. L’humanité change d’ère.
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mercredi 21 décembre 2011

Suite de l’histoire

par Pierre Escaffre
« C’est la théorie qui décide de ce qui peut être observé. »
      Albert Einstein

Déjà trois mois que l’équipe de la collaboration Opéra annonçait les résultats de la « mesure » effectuée entre Genève (Suisse) et le Gran Sasso (Italie) induisant pour les neutrinos un temps de trajet plus court que celui qu’auraient mis des photons pour parcourir cette distance.

Depuis, beaucoup de choses ont été dites ou écrites sur le sujet sans pour autant l’épuiser bien sûr, parce que le seul fait d’expliquer cette publication comme signifiant un dépassement de la vitesse de la lumière dans le vide par certaines particules conduirait forcément à une remise en cause des fondements de notre compréhension de la physique, et exigerait alors de notre part que nous accomplissions une véritable révolution théorique en ce domaine.

Doit-on se réjouir inconditionnellement d’un tel défi à l’imagination humaine ou faut-il plutôt déplorer une annonce prématurée émanant de scientifiques un peu trop pressés d’obtenir une reconnaissance mondiale ? Sachant que courant novembre une deuxième série de « mesures » faite au moyen de brèves impulsions du faisceau initial de protons qui engendrent les pions et les kaons, parents des neutrinos, a éliminé une possibilité non encore envisagée de biais systématique, il semble que les polémiques sur ce point ne devraient pas tarder à s’éteindre.

Du regain d’intérêt, par contre, pour les thèmes ardus mais passionnants de la recherche, de la foison de références fournies ou consultées pour l’occasion, de l’attention portée à la question des sciences par un nouveau public, des projecteurs médiatiques enfin braqués sur les travaux des physiciens, qui ne voudrait se satisfaire ? Pourtant on aperçoit, naissant ici ou là, une sorte de désarroi face à ce que d’aucuns prétendent un peu hâtivement être « la fin d’Einstein ».

Or, qu’en est-il exactement ?

D’abord, voyons rapidement la procédure utilisée : avec la très grande précision que permet le système de positionnement global par satellites, plus ou moins 20 cm sur 730 km*, on mesure la distance entre la cible que percutent au départ les protons, et le détecteur de neutrinos situé, lui, à l’arrivée ; les horloges dont la précision elle-aussi ne prête pas le flanc à la critique sont pareillement synchronisées par le GPS. Il ne reste plus ensuite qu’à comparer le temps de vol ainsi obtenu à celui que l’on calcule sans souci particulier pour les photons.

[* La valeur indiquée dans le document accessible en ligne est de : 730 534,61 ± 0,20 m]

Dans une deuxième étape, après avoir noté une différence d’environ 60 ns d’avance en faveur du neutrino, on communique à la Terre entière l’information concernant l’anomalie observée, tout en affirmant se refuser délibérément à risquer une quelconque interprétation théorique ou phénoménologique des résultats. Ce qui est hypocrite, vu que la conclusion est implicitement intégrée au message. Et à partir de là, convaincus ou sceptiques n’ont plus qu’à s’échanger sur les forums du monde leurs avis éclairés et leurs supputations vagues ou audacieuses.

Demandons-nous de préférence en quel endroit du texte se cacherait un leurre que personne, y compris les auteurs, ne saurait remarquer, et la réponse n’est pas plus difficile que la question. Au beau milieu ! Sans dissimulation parce que c’est « naturel », c’est sans penser à mal. Mais, ça demeure indiscutablement une erreur sur le fond. Le neutrino étant un concept quantique, il ne se mesure pas dans le cadre de la Relativité générale, ce qui n’est pas le cas du photon qui peut servir d’étalon, lui, puisqu’il est présent et correctement modélisé dans les deux théories.

D’ailleurs, on soulignera en passant que ce petit détail explique simplement la concordance ou quasi-concordance constatée pour la Supernova 1987A, car la comparaison des temps de vol était alors autorisée par le fait que les photons et les neutrinos avaient « voyagé de concert », scénario bien sûr qui n’est pas actuellement envisageable sous la croûte terrestre. Mais placés dans des conditions classiques d’expérience, les photons mettent un certain temps pour relier un point à un autre … cependant qu’en Relativité générale leur géodésique est nulle.

Droit de fait ou fait de droit ? En physique quantique, même relativiste, on convoque l’espace-temps dit newtonien, sorte de scène de théâtre à l’échelle de l’Univers, dans lequel origine du référentiel et observable position sont simultanées indépendamment de la distance spatiale qui les sépare, et où donc la quantité de mouvement ou l’impulsion, on utilise souvent par abus de langage le terme de vitesse, doit être conjuguée avec la position en respectant les inégalités de Heisenberg. À l’opposé de cette démarche, l’emploi du système GPS suppose de recourir à la Relativité générale pour laquelle les évènements, repérés en quatre dimensions non dissociées a priori entre espace et temps, n’existent simultanément que s’ils sont reliés par c.

Durant des décennies, des travaux ont largement conforté ces deux grandes théories physiques du XXème siècle, chacune évidemment dans son domaine de validité, mais on sait parfaitement que le temps statique de Newton et le temps dynamique d’Einstein ne sont pas compatibles. Si une seule grandeur, disons une position, leur était commune, il n’y aurait plus incompatibilité, il y aurait compatibilité en cette grandeur justement, ce qui veut dire en clair que l’intersection des deux ensembles de points-évènements qui constituent leur espace-temps respectif est vide.

Pour une théorie quantique de la mesure

De l’expérience Opéra, il faudra retenir que l’on a divisé des probabilités par une observation, de la purée de pois par une règle en plomb : une telle « mesure » ne peut être que nulle et non avenue. Il est maintenant plus qu’urgent de se créer l’outil permettant d’installer une approche normée de la mesure quantique, d’adopter un canon théorique consensuel couvrant l’ensemble des opérations depuis la construction des probabilités jusqu’à la communication du résultat de la mesure. C’est pour la physique aujourd’hui un objectif qui doit vraiment être prioritaire. Il n’y a pas lieu d’ouvrir une chasse aux tachyons et autres bizarreries exotiques ; l’impératif est à produire une théorie universelle quantique de la mesure. À tout prix !

Discutons, par exemple, d’essayer de savoir dans quel état de superposition se trouve celui qui à l’origine contrôle le faisceau de protons vis à vis de celui qui à l’arrivée observe la détection des neutrinos, et réciproquement. On concevra peut-être que le monde dit macroscopique doit aussi se modéliser de manière quantique, et qu’à ce moment-là non seulement il est quantique mais en plus il doit s’interpréter d’une façon relationnelle. Quand le système n’est plus pensé comme une bille, ça c’est acquis, ni à l’instar d’un nuage dense, ça c’est pas encore gagné, se déplaçant dans un cadre préétabli, on peut facilement en déduire son étalement nul ou infini.

Donnons-nous l’idée d’un système occupant l’Univers sans se préoccuper de ses coordonnées spatio-temporelles, et dès qu’un observateur-expérimentateur le « prépare », le délimite ou le génère, en établit la fonction d’onde, en fixe l’origine dans son référentiel, celui-ci est dès lors immédiatement disponible partout, mais exclusivement par rapport à ce référentiel. Et ce qui vaut pour ici vaut également pour là-bas. Deux évènements qui ne sont pas simultanés au sens de la relativité, sont relationnellement dans un état superposé l’un eu égard à l’autre.

Double confirmation donc pour Einstein, et pas remise en cause ! Quant à l’espace-temps de l’unification de ces visions inconciliables, il est logiquement déjà formalisé et non-formalisé quelque part. « Probablement » suffit-il de l’atteindre comme il suffit d’ouvrir la boîte.


Albert Einstein nous tire la langue
« Albert Einstein nous tire la langue »


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samedi 2 juillet 2011

Génération de l’espace-temps

(19 juin 2011 – 18h46 – Heure de Paris)

Bonjour,

Le message que vous êtes en train de lire est très particulier. L’annonce qui le motive vous est spécifiquement destinée, pourtant à ce moment précis et de façon simultanée une multitude de personnes sur la planète en prennent connaissance. Étonnant, n’est-ce pas ?

Une telle démarche répond à la nécessité de procéder à une sorte de dépôt légal universel ou plutôt à un légitime dépôt de co-propriété intellectuelle globalisée. Elle concerne en effet les termes-mêmes de la fondation intersubjective de l’espace-temps relationnel.

C’est volontairement que cette brève proposition de physique théorique n’est pas publiée sur arXiv. Vous en ferez l’usage que vous souhaiterez en faire. À compter de sa lecture, la phrase appartient à qui choisit ou choisira de la reprendre. Elle n’est pas monnayable.

La formalisation actuelle la plus synthétique possible de l’espace-temps relationnel est :

« un fibré dont la fibre est de dimension trois, et la base le plan projectif sur les quaternions. »

Il s’agit évidemment d’une excellente nouvelle. Cette genèse toutefois pourrait vous amener à reconsidérer nombre de vos concepts classiques ou relativistes. D’une part, puisqu’il est une création et non un héritage, l’espace-temps n’est ni un préalable ni un cadre imposé, d’autre part, puis­qu’il est relatif à chaque observateur, il est renouvelé à chaque observation. Présent dès cet instant toujours en temps réel, le monde où nous vivons est un monde quantique.

Espérant vous avoir été utile, je vous prie de recevoir mes plus cordiales salutations.

Pierre Escaffre.
Four domains of similarity
« Quatre domaines de similarité »

d’après Maurits Cornelis Escher
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mercredi 1 juin 2011

Il n’y a comme faits que des interactions

Dossier d’épistémo-physique
« Si les faits ne correspondent pas à la théorie, changez les faits ! »
      Albert Einstein
Réalisme, anti-réalisme ou « en réalité » plutôt ni l’un ni l’autre ?

Ce débat théorique, prolongement scientifique de la très vieille opposition entre philosophies matérialistes et idéalistes, est-il encore justifié depuis la publication de la relation de un-à-un de Mioara Mugur-Schächter. Ce serait là sans doute aller un peu trop vite car il existe toujours un intervalle variable séparant le moment où une innovation pénètre les esprits de celui où sa traduction pratique commence à être mise en œuvre au quotidien de manière concrète.

Sauf à anticiper ou à ne fonctionner qu’en marche automatique, il subsiste une étape où ce qui voit le jour est forcément le fruit de l’ancienne logique. Devant chaque question durant cette période de bouleversement où l’on cherche à construire des outils adaptés à la nouvelle règle, les interprétations continueront à être obligatoirement étudiées et bâties avec ce que l’on a.

Il paraît évident qu’on ne puisse lâcher d’un claquement de doigts les conceptions classiques, mais est-ce un argument pour ne pas essayer d’arrêter de nourrir les fausses discussions ? En ce qui nous concerne ici sur notre site, le choix est assumé : refuser l’un et l’autre est la seule attitude permettant d’unifier les choses et les idées. En matière de fait : nul fait de la matière.

La position privilégiée de la physique

Le projet de métaphysique des sciences accorde une position privilégiée à la physique. Depuis la mécanique de Newton, nous avons à disposition des théories physiques qui sont universelles et fondamentales : elles affirment être valides pour tout ce qui existe dans le monde et elles ne dépendent pas d’autres théories scientifiques. Ceci revient à dire que leurs lois sont strictes, à savoir n’admettent pas d’exceptions (et si elles en reconnaissent, on peut les décrire dans le vocabulaire de la théorie en question). Si leurs lois sont déterministes, elles indiquent les conditions complètes pour l’existence des phénomènes étudiés – et si ces phénomènes ne sont pas produits alors que leurs conditions d’existence sont réunies, les lois postulées s’en trouvent falsifiées. Néanmoins, il n’est pas néces­saire que des lois strictes soient déterministes ; elles peuvent tout aussi bien être probabilistes. Si elles sont probabilistes, elles sont également valides sans exception : elles indiquent en ce cas les probabilités complètes pour l’occurrence des phénomènes étudiés.

Les théories physiques fondamentales et universelles se distinguent des théories des sciences spéciales. Ces dernières sont dites spéciales et non pas universelles, parce que chacune d’elles concerne un domaine d’être limité, et parce qu’elles dépendent des théories de la physique fondamentale. Elles ne peuvent pas, en effet, décrire et expliquer les objets de leur domaine complètement, par leurs concepts propres, car elles sont obligées d’avoir en fin de compte recours à des concepts et lois de la physique fondamentale. Leurs lois ne sont pas strictes mais admettent des exceptions qui ne peuvent pas être décrites dans les concepts propres à ces théories, sans que ces lois soient ainsi falsifiées. Leurs lois présupposent des conditions normales, et l’on ne peut pas délimiter dans le vocabulaire de ces théories quelles sont les conditions normales et quelles sont des conditions exceptionnelles.

in « Le réalisme scientifique et la métaphysique des sciences. »Michaël Esfeld – 2008
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« Réalité en soi » ou « concept en lui-même »  ?

Opter pour l’un des termes de cette alternative signifie clairement valider l’énoncé. Refuser de trancher pour ne pas préjuger de l’issue d’un débat qui de toute manière ne peut être arbitré ni par la raison pure ni par quelque expérience est vraisemblablement beaucoup plus confortable.

Laisser une question jugée indécidable dans la condition d’indécidabilité où elle est définie à l’intérieur d’un cadre théorique fixé revient exactement d’un point de vue logique à saisir telle quelle l’explication correcte dans une théorie à l’assise plus large. Pourtant, il reste à voir que dans le cas d’espèce rejeter le dilemme contraint la solution, et qu’il faut donc le faire !

Un (bon) exemple parmi d’autres de (mal) poser le problème

La question du réalisme appartient à la catégorie restreinte des questions fondamentales, en ce sens que les décisions théoriques qu’elle appelle commandent à leur tour une série de consé­quences recouvrant l’ensemble du champ de la réflexion philosophique : métaphysique, philo­sophie de la logique, sémantique, philosophie des sciences, philosophie de l’esprit, éthique, esthétique, philo­sophie de la religion etc. D’une façon générale, on peut opposer, en première approche, deux attitudes, correspondant à deux thèses :
    ●    Le réalisme, selon lequel il existe une réalité déjà toute faite dont nos meilleurs savoirs constituent une description correcte, la sémantique de nos théories formant une voie d’accès à leur ontologie.
    ●   L’anti-réalisme, pour qui l’objectivité des savoirs n’implique nullement la correspon­dance avec une réalité déjà prête, les choses que nous disons connaître étant, au moins pour une part, constituées par les relations cognitives que nous entretenons avec elles, la façon dont nous leur appliquons des concepts ou par le langage que nous utilisons pour les caractériser.

Le réalisme semble avoir pris la suite des grands systèmes métaphysiques qui se donnaient pour tâche de dire ce qu’est la structure fondamentale de la réalité. On parle ainsi parfois de réalisme métaphysique. Mais le plus souvent c’est aux sciences physiques et aux disciplines qui leur sont réductibles que revient l’autorité quant à la description correcte du réel. Cette forme de positivisme a pour nom le réalisme scientifique.
L’anti-réalisme semble historiquement résulter de la « révolution copernicienne » opérée par Kant : tout ce que nous pouvons connaître doit entrer dans les catégories en termes desquelles nous les pensons et ne peuvent donc pas être connues telles qu’elles sont en elles-mêmes. Il a ensuite pris la forme de multiples idéalismes, du constructivisme épistémologique, du conven­tionnalisme, du pragmatisme. Cette nomenclature contestable conduira peut-être à remettre en cause certaines parentés qu’une interprétation historique superficielle peut suggérer. (…)

Le réalisme en sciences formelles consistera à poser que l’objet de ces sciences est de décrire correctement les relations qu’entre­tiennent les contenus propositionnels des énoncés, ces rela­tions étant perçues comme indépendantes du sujet de la connaissance, qui, à proprement parler, les découvre. L’anti-réalisme par contre, dont la version moderne est inaugurée avec le programme intuition­niste, considère l’activité scientifique comme une activité de construction d’un objet, qui ne saurait en conséquence être considéré comme indépendant du sujet de la connaissance. L’importance historique de la question ne saurait être surestimée : la discussion concernant les fondements des mathématiques, qui s’étend des années 1880 jusqu’aux années trente du vingtième siècle, dépend de façon immédiate des attendus de la discussion du réa­lisme. Mais les enjeux de la question ne sont pas seulement historiques.

Extrait du texte d’introduction au colloque consacré en juin 2006 à la question du réalisme et de l’anti-réalisme.
Université Henri Poincaré – Grande région Nancy-Metz-Luxembourg.
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Pour une épistémologie formalisée

Montage de divers points de vue récemment échangés (mars-avril 2011) sur Futura-sciences.

Concernant la relation de un-à-un de MMS, acte posé au départ, comme moyen méthodo­logique de contourner l’absence dans la théorie classique de référent permettant de désigner les microétats de la physique quantique afin de les communiquer de façon inter-subjective avec un minimum d’efficacité, il s’agit de décider en conscience d’associer à l’aide d’une double flèche la description de la manière dont l’objet de l’étude a été produit et l’étiquetage de cet objet par ladite opération de génération. C’est tout.
 G ↔ meG , G étant l’opération de génération et meG le microétat généré par elle.
Au-delà de la Mécanique quantique, cette procédure de mise en relation entre la description (activité psychique) d’une opération de génération (activité matérielle) et l’entité produite (concrètement) et étiquetée (conceptuellement) par le symbole de l’opération qui a permis de la générer est un outil épistémologique d’une incroyable puissance explicative.

µ100fil. Suite à son retour d’expérience sur la construction des fondements de la Mécanique quantique, Mioara Mugur-Schächter propose un regard nouveau visant à décrypter les raisons de la structure du formalisme quantique tel qu’il est. Elle en déduit une méthode générale de conceptualisation relativisée, enracinée dans la factualité physique a-conceptuelle qui pourrait s’appliquer à d’autres domaines que la physique. Elle va plus loin que les débats récurrents concernant le réalisme, le positivisme, le constructivisme etc. Elle propose un formalisme.

jreeman. Le formalisme de MMS en gros, permet au lieu de dire l’arbre est vert, de dire "je le vois vert", alors non je m’inscris en faux contre une soi-disant avancée épistémologique. Il s’agit de quelque chose qu’on peut exprimer très simplement à l’aide de quelques mots en langage naturel, nul besoin fondamental de formalisme. Si formalisation il y a, cela doit se faire au niveau des théories scientifiques, non dans une entreprise qui ne veut comme effet secondaire que de brider la réflexion épistémologique.

LTB. Cette vision de ses travaux est à mon avis extrêmement schématique, réductrice et pour tout dire erronée. Les coups de hache ne peuvent être une façon acceptable de trancher le débat. Et à l’occasion pour le béotien que je suis, ça serait peut-être une bonne idée de formaliser ce que tu désignes par « langage naturel ».

jreeman. Le langage naturel, c’est le langage parlé que nous avons appris depuis notre jeune âge et que nous utilisons dans la vie quotidiennement pour nous faire comprendre, exprimer des idées et connaissances. Il est qualifié de naturel par opposition à formel, dans le sens où les significations exprimées sont trop complexes pour pouvoir être déduites de règles formelles mais s’imposent à nous naturellement grâce à leur usage répété.

LTB. Il n’a donc bien évidemment rien de naturel, si ce n’est le nom. La majorité d’entre nous ne prend pas l’exacte mesure du fait que le langage dit naturel est une construction. Dans ces conditions, comment imaginer que l’on puisse se dégager des schémas classiques de conceptualisation puisque ceux-ci ont été construits à travers ces notions ?

karlp. Est-ce que ce que vous dites correspond à l’idée que chaque langue impose sa structure à la réalité à laquelle elle est appliquée ? Si c’est le cas, je vous suis bien.

LTB. Oui, et même au-delà, parce que comme toute construction, elle exige que l’on dispose du matériau nécessaire à son élaboration et le "gisement de concepts" dans lequel on puise, est "naturellement" déterminé par le cadre conceptuel dans lequel il a été fabriqué, c’est dire le rôle majeur que joue la "représentation" initiale que l’on se fait du monde. Je pose que pour comprendre la physique quantique, il est nécessaire de se dégager de l’ancienne vision des choses. Comment cela pourrait-il se faire si l’on ne parvient même pas à se rendre compte que le langage actuel de l’épistémologie est génétiquement classique ?

karlp. Voulez-vous dire que le langage dit "naturel" que l’on emploie en épistémologie actuellement contient divers implicites inaperçus des sujets, et qu’à l’instar de ce qu’on observe en physique, où la spécificité du langage permet de se libérer de certains a priori implicitement véhiculés par le langage courant, il serait souhaitable que l’épistémologie se libère elle-même des obstacles épistémologiques contenus dans le langage qu’elle emploie aujourd’hui; éventuellement par le recours à un langage formalisé ?

LTB. Oui, merci. Ce qui est appelé discours formel est une construction au même titre que le langage que l’on dit naturel. Simplement, les règles en sont définies de manière consensuelle, et on sait qu’il en va ainsi. Par contre, le langage dit naturel dissimule aux yeux de la plupart d’entre nous le fait qu’il n’est composé d’absolument rien de naturel. Et c’est cette ignorance qui nous conduit à "croire" qu’il existe une réalité physique "naturelle" et indépendante de la représentation que nous nous en faisons. Dans l’expression "La carte n’est pas le territoire", on sous-entend sans s’en rendre obligatoirement compte l’existence d’une chose en soi, le territoire, qui ne devrait rien à personne. Mais on a tort, car ce n’est pas le cas.
Moi par exemple, j’ai ma propre vision du Mont Lozère, quand l’abeille qui se débrouille fort bien dans son écosystème en possède une, la sienne, forcément différente.
Alors, le "vrai" Mont Lozère, c’est le mien ou c’est le sien ?

Amanuensis. Le discours épistémologique, comme une bonne partie des discours philosophi­ques, est émis par des humains et à destination d’humains uniquement : une partie importante du sens de ce discours (sens perçu par un destinataire) vient de la communauté d’expérience "intérieure" entre l’émetteur du discours et un destinataire, expérience qui est un savoir non-formalisé mais néanmoins parfaitement opérationnel et partagé entre humains. Le langage naturel est adapté à cette situation, il s’est développé d’une manière qui exploite obligatoire­ment au maximum ce savoir non formel partagé, ce qui en fait un instrument très efficace pour communiquer à propos de ce savoir-là. Je ne pense pas que ce type de discours soit formalisé avant que les processus cognitifs humains soient eux-mêmes formalisés (en supposant qu’ils soient formalisables). On en est très loin.

LTB. Aucun discours ne provient d’un prétendue communauté d’expérience intérieure, cela par définition-même de l’intériorité. Nous n’avons en commun que ce qui est communiqué, donc qui n’est pas intérieur. Si la gamme des moyens de communication est large, il n’y a bien entendu pas que le discours, elle n’est cependant appuyée que sur l’intersubjectivité.

jreeman. À l’opposé de ce qui peut fonder une démarche épistémologique ou scientifique, le noumène est un dogme rassurant, c’est pourquoi je ne vois pas d’un très bon œil les travaux de MMS car les microétats me semblent y être appréhendés comme des noumènes. Mais, ce n’est ni de l’épistémologie ni de la science, juste un discours pouvant avoir tendance à exercer un pouvoir manipulateur et psychologique auprès de personnes qui ne seraient peut être pas forcément enclines à faire attention à ce genre de mécanismes.

karlp. Le noumène est, tout simplement, l’objet tel qu’il est indépendamment de la représen­tation que l’homme s’en fait.

LTB. C’est une définition tout à fait honnête et acceptable de ce qu’en a dit Kant. Maintenant, est-ce que c’est un concept qui répond à "quelque chose" ou tourne-t-il à vide ? Autrement dit, à quoi est reliée la formule de « l’objet tel qu’il est » ? Après avoir tracé un parallèle qui me semblait convaincant entre la vision humaine du Mont Lozère et celle de l’abeille, s’il faut se prononcer « indépendamment de la représentation que l’homme s’en fait », il suffit d’ajouter : le Mont Lozère tel qu’il est, c’est celui de l’abeille ou celui du chevreuil ?

karlp. C’est un bon exemple en effet : le Mont Lozère nouménal n’est ni l’un ni l’autre.

LTB. Ni l’un ni l’autre de manière exclusive, d’accord, mais ne devrait-on pas préciser qu’il est aussi toutes les représentations à la fois ? Parce qu’il y a bien "quelque chose".
Maintenant, établir la fonction d’onde d’un objet macroscopique, qu’il ne s’agisse que d’un chat ou bien de la totalité d’une montagne, semble au-delà de nos capacités. « L’ensemble des observateurs potentiels [devraient] théoriser d’abord la délimitation du système et l’espace de Hilbert adapté (l’espace de toutes les descriptions possibles). » (© Amanuensis)

karlp. Si les abeilles, le chevreuil et l’homme possèdent une structure spatiale (de la sensibilité ; la sensibilité étant pour Kant la faculté de représentation) différente, alors chaque espèce vit dans un monde phénoménal distinct et le phénomène pour l’abeille n’est pas identique au phénomène pour l’homme.

LTB. Structure spatiale et faculté de représentation étant eux-mêmes des concepts propres aux humains, ils ne valent à mon avis que comme raccourcis de langage pour signifier simplement que nous enregistrons le fait que l’abeille ou le chevreuil se débrouillent dans leur environnement.

µ100fil. Le problème est que le formalisme ne nous dit pas ce qui conduit à son choix (un peu comme quand on lit une norme). Est‑ce le seul ? Qu’est‑ce qui amène au fait qu’en mécanique quantique, on représente l’état d’un "système quantique" par un vecteur dans un espace vecto­riel hilbertien, c’est-à-dire dans lequel est défini un produit scalaire hermitien < φ | ψ > entre deux vecteurs φ et ψ ?

karlp. Personne n’accède au noumène : ce concept a donc pour vertu de rappeler que la chose en soi est hors de portée et que la connaissance humaine reste relative aux facultés humaines (facultés de représentation et facultés cognitives). En gros, ce concept de noumène indique la limite de notre connaissance.

LTB. Une drôle de limite tout de même puisque la représentation de la "chose" est nécessaire­ment plaquée sur cette "chose". En effet, si elle ne lui « collait » pas au plus près, nous devrions alors théoriser autre "chose" entre le noumène et le phénomène. Dans quelque sens qu’on le prenne, on se retrouve selon moi dans l’obligation de réaliser la relation de un-à-un.

karlp. Kant était obligé de convenir que le phénomène devait bien avoir quelque rapport avec le noumène supposé puisque ce dernier est ce qui sous-tend le phénomène. Dans la mesure où, si j’ai bien compris, la "relation de un-à un" ne présuppose rien du noumène et ne prétend pas affirmer quoi que ce soit à son sujet. Je serai tenté de penser que cette nouvelle approche a assimilé l’impossibilité de décrire "la chose en soi". Et je continue de penser que l’intuition première de cette nouvelle épistémologie est très intéressante.
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Agir, c’est relier le sujet ↔ l’objet (et réciproquement !)

Force est de concéder que l’on n’observe pas de fait de la matière à travers l’expérience mais que l’on vérifie juste une construction théorique antérieure. Doit-on en conséquence dans une régression poussée à l’infini, revenir à l’idée d’un concept précédant le tout premier constat ?

Balancer sans arrêt entre deux hypothèses qui sont indécidables comme aurait pu le faire l’âne de Buridan placé devant ses seaux ne conduit nulle part sauf à l’issue fatale. Mais en pratique l’âne ne meurt pas de non-choix, indiquant par là-même que l’erreur se situe dans la manière dont le problème est posé. L’évidence en effet n’est pas toujours trompeuse. Si l’on ne perçoit pas comment se délivrer de cette dialectique, c’est qu’elle est refermée sur sa formulation, et que résolument il faut abandonner le clivage binaire sur lequel on l’appuie.

Non pour développer une logique floue, bien que celle-ci puisse techniquement servir comme approximation, mais pour enregistrer qu’en brisant le carcan des représentations imposées par l’Histoire, la réponse au problème apparaît d’un seul coup : ni pensée ni matière, il n’y a que le lien qui associe la chose à l’image créée expliquant que l’on ait à la fois l’une et l’autre.
Les processus à l’œuvre dans la réalité sont des interactions. En généralisant cette banalité, il est aisé de voir que nous avons affaire à « notre » relation entre ce qu’on observe et ce qu’on étiquette, ou différemment dit, à l’articulation entre ce qu’on mesure et ce qu’on modélise.

Refuser de choisir – particulièrement dans un cadre quantique – engage à accepter la perte des objets mais n’autorise pas pour autant d’intégrer l’abstraction préalable, vu que cette dernière n’a pas plus d’existence "en soi" que le réel. Pire, elle est un produit psychophysiologique qui ne se conçoit pas en dehors du vivant. Or si l’on veut parler en termes d’observables, il reste à s’affranchir du principe anthropique, et donc laisser à tout ce qui interagit la potentialité, dans un relationnel garanti jusqu’au bout, d’être considéré comme un « observateur ».

Pierre Escaffre.
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mardi 1 février 2011

Chaque être humain habite l’Univers

par Les Terres Bleues
« Je est un autre. »
      Arthur Rimbaud
La relation de un-à-un pour les débutants

Les yeux de l’esprit - Montage à partir de la nébuleuse de l’HélicePlutôt qu’un exposé lourd ou sophistiqué et peu compréhensible, je voudrais essayer comme à mon habitude d’illustrer par l’exemple ce que je cherche à dire. Commençons aujourd’hui par saisir un « objet » tel que nous l’entendons en langage courant. Pourquoi pas au hasard une cuillère à soupe ?
Chacun de nous connaît l’utilité qu’elle a, ce sera bien plus simple. Pourtant dès qu’il sera question de pénétrer sa nature intrinsèque, nous aurons d’ordinaire deux approches distinctes, soit on affir­mera que faite de matière, elle s’impose à nous, soit on supposera que nous avons d’abord conscien­ce qu’elle existe, et que ce n’est qu’après que nos sens nous permettent de la vérifier.
Le pire dans l’affaire pour le raisonnement étant de mesurer qu’il n’y a aucun moyen psychique ou matériel de trancher ce dilemme … et qu’il n’y en aura pas ! Pourtant, juste à l’instant où nous réali­sons, le caractère entier, ferme et définitif de cet empêchement, nous forgeons la réponse.
Elle saute au visage : c’est exclusivement de par leur relation qu’ils se fondent l’un l’autre. L’absolu est atteint dès lors qu’on le rejette. Notre cuillère à soupe n’existe pas en soi, pas davantage qu’une conception préalable d’où elle surgirait, sa représentation et son aspect tangible sont une réciproque.
Et ça marche pour tout, corps stables ou instables, organismes vivants, notions ou émotions, formes platoniciennes ou pensées de Pascal, pour l’Univers aussi. Le vrai n’est pas la chose, ni l’idée de la chose, ni l’idée de l’idée, mais la corrélation de l’idée à la chose, de la chose à l’idée : G ↔ œG.
En fait, presque pour tout, car il reste un sujet qui échappe à la règle : la première personne, qui est précisément dans l’incapacité de s’autodésigner. Bouclée sur elle-même, la double flèche se muerait sur le champ en un cercle sans fin réduisant à néant au sens propre du terme l’auteur et l’énoncé.
Donc, pour que je existe, on devra le lui dire. Ainsi la relation de un-à-un sera obligatoirement bâtie sur la reconnaissance égale, mutuelle et intersubjective de l’autre par soi-même, unissant par un acte concret et volontaire deux entités précaires forcément singulières qui s’identifieront.

Nota : l’illustration « Les yeux de l’esprit » en tête de cet article est un photomontage réalisé à partir de la nébuleuse de l’Hélice (NGC 7293).
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