Lorsque deux particules sont dans un état d’intrication quantique,
l’état de l’une détermine celui de l’autre, quelle que soit la distance qui les sépare.
Presque un demi-siècle après ses propres expériences, Alain Aspect a reçu le prix Nobel de physique pour avoir montré que l’on doit renoncer à la vision du monde quantique défendue par Einstein.
Tout en faisant le récit de son parcours, Alain Aspect nous explique avec passion et clarté comment il a mis en évidence l’une des propriétés les plus extraordinaires de l’intrication quantique, et il tente d’imaginer la réaction d’Einstein à ses résultats expérimentaux.
Extrait : « En réfléchissant à ma passion pour les sciences depuis l’enfance, j’ai pris conscience que, dans mon esprit, celles-ci formaient un tout mêlant de façon étroite les lois de base décrivant le monde et les connaissances à la source d’actions sur le monde. (…) Cette compréhension nous donne la clef d’applications utiles à la vie de tous les jours. »
« Si Einstein avait su » d’Alain Aspect avec la collaboration de Gauthier Depambour
24 € 90 aux Éditions Odile Jacob, 368 pages. (Publicité gratuite)
Alain Aspect, dans les pas d’Einstein
par Anna Musso – Article publié dans l’Humanité du 4 février 2025
Ce n’est pas tous les jours qu’un prix Nobel de physique écrit un livre sur un sujet complexe et fondamental à destination des non-spécialistes pour expliquer comment la physique quantique change notre vision du monde. Alain Aspect, prix Nobel de physique 2022 pour ses travaux expérimentaux sur l’intrication qui ont permis d’appréhender le cœur de la théorie quantique, relève ce défi.
Pédagogue, il présente son parcours de chercheur et son trajet de pensée dans une belle leçon d’épistémologie et d’histoire des sciences. Il fait partager au lecteur « sa fascination » pour un débat scientifique majeur du XXème siècle entre deux géants de la physique, Albert Einstein (1879-1955), prix Nobel de physique 1921, et Niels Bohr (1885-1962), physicien danois, prix Nobel 1922.
Le livre d’Alain Aspect prend pour fil directeur la vision d’Einstein, qui, le premier, a compris le caractère radical de la physique quantique. Pour planter le décor, Aspect met en scène le débat Einstein-Bohr en huit chapitres habités par quatre acteurs majeurs de la physique, dont l’auteur du livre, intervenant en trois actes et armés de trois concepts. Il fait ainsi vivre une dispute scientifique de haut vol.
ACTE 1, 1935 : LE DÉBAT EINSTEIN-BOHR
Pour bien comprendre, il faut commencer par rappeler ce qu’est la physique quantique. Elle rend compte des propriétés du monde microscopique, celui des atomes ou des électrons. Dans la physique quantique, les scientifiques imaginent un espace abstrait, utilisant un « formalisme mathématique », c’est-à-dire un ensemble d’outils mathématiques, pour faire des calculs au terme desquels ils étudient les probabilités d’obtenir tel ou tel résultat. Le but est de trouver la correspondance entre les calculs dans cet espace abstrait et le monde « réel » dans lequel nous vivons, un espace à trois dimensions, et même quatre avec le temps.
En 1935, dans un fameux article intitulé « La description de la réalité physique fournie par la mécanique quantique peut-elle être considérée comme complète ?, Einstein, Boris Podolsky et Nathan Rosen découvrent théoriquement que deux particules ayant interagi dans le passé et désormais séparées semblent rester en contact instantanément quelle que soit leur distance : ces deux particules sont dites « intriquées ». C’est ce que l’on va appeler l’intrication quantique (premier concept). Einstein suppose alors que les deux particules intriquées possèdent des propriétés supplémentaires au-delà de celles considérées dans les calculs et donc que la description par le formalisme quantique est incomplète. Il défend que la théorie quantique n’est pas définitive mais approximative et provisoire, en attente d’une théorie plus précise.
Au contraire, Niels Bohr considère qu’il s’agit d’une théorie achevée car, pour lui, le formalisme quantique décrit tout, y compris les particules intriquées. Le débat est de nature épistémologique. Ainsi, pendant trente ans, plus rien.
ACTE 2, 1964 : UNE EXPÉRIENCE POUR TRANCHER LE DÉBAT
En 1964 entre en scène le troisième acteur, un scientifique théoricien du Cern à Genève (Suisse), John Stewart Bell (1928-1990). Dans un article fondateur, il reprend le point de vue d’Einstein et complète le formalisme quantique en affectant des paramètres supplémentaires aux particules. Il montre que dans une situation très particulière, justement avec des particules intriquées, les points de vue d’Einstein et de Bohr conduisent à des prévisions quantitativement différentes. Cela s’exprime par les célèbres « inégalités de Bell » (deuxième concept). Il affirme ainsi qu’on peut faire une expérience pour trancher entre les deux interprétations. Comme l’explique Alain Aspect, « le débat s’est déplacé d’une question épistémologique sur la nature du monde à une question de physique expérimentale ».
Dès lors, il « suffirait » de faire une expérience en laboratoire pour départager les interprétations d’Einstein et de Bohr : soit les résultats des mesures valident les « inégalités de Bell » et Einstein a raison, soit il y a violation de ces inégalités, et c’est la vision de Bohr qui l’emporte. Ainsi le problème est posé : comment faire une telle expérience dans la réalité d’un laboratoire alors que le débat était demeuré jusqu’ici théorique et quasi philosophique ?
ACTE 3, 1974-1982 : RÉSOLUTION DE L’ÉNIGME
En 1972, deux expériences sont faites aux États-Unis : les mesures de la première montrent que les inégalités de Bell sont violées et celles de la seconde établissent le contraire. L’énigme est à son comble. Le problème devient un défi excitant. C’est alors qu’en 1974 intervient le quatrième personnage, Alain Aspect, qui, fasciné par ce problème, se lance dans une thèse sur un test des « inégalités de Bell ». Il note que les premières expériences avaient négligé qu’une interaction inconnue pouvait intervenir entre les appareils (des « polariseurs ») qui mesurent le trajet de deux photons émis par la même source et qui s’éloignent l’un de l’autre dans des directions opposées. Comment éviter toute interaction entre les deux polariseurs, sauf à imaginer qu’une telle interaction aille plus vite que la lumière ? Comment modifier très rapidement le réglage des polariseurs ? Débrouillard, Alain Aspect invente ses propres composants, notamment une source de photons qui n’existait pas, et, au bout de cinq ans, il obtient les premières paires de photons intriqués.
La conclusion de l’expérience est sans appel. Alors qu’Einstein, à l’opposé de Bohr, pensait que les systèmes quantiques ont des propriétés intrinsèques indépendantes des mesures que l’on fait sur eux, ce qu’il appelle leur « réalité physique locale », l’expérience d’Aspect conduit au rejet de cette hypothèse du « réalisme local ». Alain Aspect admet donc la stupéfiante « non-localité quantique » (troisième concept), selon laquelle deux objets quantiques distants peuvent s’influencer instantanément.
Quelle aurait été la réaction d’Einstein s’il avait connu le résultat de cette expérience ? D’un côté, il s’est trompé en utilisant « une image réaliste locale du monde » et, d’un autre, il a eu une intuition géniale en mettant en évidence l’intrication quantique. Fin provisoire, comme toujours dans l’histoire des sciences, de cette époustouflante aventure épistémologique. Le rideau tombe.
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Pédagogue, il présente son parcours de chercheur et son trajet de pensée dans une belle leçon d’épistémologie et d’histoire des sciences. Il fait partager au lecteur « sa fascination » pour un débat scientifique majeur du XXème siècle entre deux géants de la physique, Albert Einstein (1879-1955), prix Nobel de physique 1921, et Niels Bohr (1885-1962), physicien danois, prix Nobel 1922.
Le livre d’Alain Aspect prend pour fil directeur la vision d’Einstein, qui, le premier, a compris le caractère radical de la physique quantique. Pour planter le décor, Aspect met en scène le débat Einstein-Bohr en huit chapitres habités par quatre acteurs majeurs de la physique, dont l’auteur du livre, intervenant en trois actes et armés de trois concepts. Il fait ainsi vivre une dispute scientifique de haut vol.
ACTE 1, 1935 : LE DÉBAT EINSTEIN-BOHR
Pour bien comprendre, il faut commencer par rappeler ce qu’est la physique quantique. Elle rend compte des propriétés du monde microscopique, celui des atomes ou des électrons. Dans la physique quantique, les scientifiques imaginent un espace abstrait, utilisant un « formalisme mathématique », c’est-à-dire un ensemble d’outils mathématiques, pour faire des calculs au terme desquels ils étudient les probabilités d’obtenir tel ou tel résultat. Le but est de trouver la correspondance entre les calculs dans cet espace abstrait et le monde « réel » dans lequel nous vivons, un espace à trois dimensions, et même quatre avec le temps.
En 1935, dans un fameux article intitulé « La description de la réalité physique fournie par la mécanique quantique peut-elle être considérée comme complète ?, Einstein, Boris Podolsky et Nathan Rosen découvrent théoriquement que deux particules ayant interagi dans le passé et désormais séparées semblent rester en contact instantanément quelle que soit leur distance : ces deux particules sont dites « intriquées ». C’est ce que l’on va appeler l’intrication quantique (premier concept). Einstein suppose alors que les deux particules intriquées possèdent des propriétés supplémentaires au-delà de celles considérées dans les calculs et donc que la description par le formalisme quantique est incomplète. Il défend que la théorie quantique n’est pas définitive mais approximative et provisoire, en attente d’une théorie plus précise.
Au contraire, Niels Bohr considère qu’il s’agit d’une théorie achevée car, pour lui, le formalisme quantique décrit tout, y compris les particules intriquées. Le débat est de nature épistémologique. Ainsi, pendant trente ans, plus rien.
ACTE 2, 1964 : UNE EXPÉRIENCE POUR TRANCHER LE DÉBAT
En 1964 entre en scène le troisième acteur, un scientifique théoricien du Cern à Genève (Suisse), John Stewart Bell (1928-1990). Dans un article fondateur, il reprend le point de vue d’Einstein et complète le formalisme quantique en affectant des paramètres supplémentaires aux particules. Il montre que dans une situation très particulière, justement avec des particules intriquées, les points de vue d’Einstein et de Bohr conduisent à des prévisions quantitativement différentes. Cela s’exprime par les célèbres « inégalités de Bell » (deuxième concept). Il affirme ainsi qu’on peut faire une expérience pour trancher entre les deux interprétations. Comme l’explique Alain Aspect, « le débat s’est déplacé d’une question épistémologique sur la nature du monde à une question de physique expérimentale ».
Dès lors, il « suffirait » de faire une expérience en laboratoire pour départager les interprétations d’Einstein et de Bohr : soit les résultats des mesures valident les « inégalités de Bell » et Einstein a raison, soit il y a violation de ces inégalités, et c’est la vision de Bohr qui l’emporte. Ainsi le problème est posé : comment faire une telle expérience dans la réalité d’un laboratoire alors que le débat était demeuré jusqu’ici théorique et quasi philosophique ?
ACTE 3, 1974-1982 : RÉSOLUTION DE L’ÉNIGME
En 1972, deux expériences sont faites aux États-Unis : les mesures de la première montrent que les inégalités de Bell sont violées et celles de la seconde établissent le contraire. L’énigme est à son comble. Le problème devient un défi excitant. C’est alors qu’en 1974 intervient le quatrième personnage, Alain Aspect, qui, fasciné par ce problème, se lance dans une thèse sur un test des « inégalités de Bell ». Il note que les premières expériences avaient négligé qu’une interaction inconnue pouvait intervenir entre les appareils (des « polariseurs ») qui mesurent le trajet de deux photons émis par la même source et qui s’éloignent l’un de l’autre dans des directions opposées. Comment éviter toute interaction entre les deux polariseurs, sauf à imaginer qu’une telle interaction aille plus vite que la lumière ? Comment modifier très rapidement le réglage des polariseurs ? Débrouillard, Alain Aspect invente ses propres composants, notamment une source de photons qui n’existait pas, et, au bout de cinq ans, il obtient les premières paires de photons intriqués.
La conclusion de l’expérience est sans appel. Alors qu’Einstein, à l’opposé de Bohr, pensait que les systèmes quantiques ont des propriétés intrinsèques indépendantes des mesures que l’on fait sur eux, ce qu’il appelle leur « réalité physique locale », l’expérience d’Aspect conduit au rejet de cette hypothèse du « réalisme local ». Alain Aspect admet donc la stupéfiante « non-localité quantique » (troisième concept), selon laquelle deux objets quantiques distants peuvent s’influencer instantanément.
Quelle aurait été la réaction d’Einstein s’il avait connu le résultat de cette expérience ? D’un côté, il s’est trompé en utilisant « une image réaliste locale du monde » et, d’un autre, il a eu une intuition géniale en mettant en évidence l’intrication quantique. Fin provisoire, comme toujours dans l’histoire des sciences, de cette époustouflante aventure épistémologique. Le rideau tombe.